LES APOTHICAIRES ET LES PHARMACIENS DE LA MARINE

Les apothicaires dès qu'ils ont eu la possibilité de voyager sur les mers ont été intéressés par la découverte de produits médicamenteux nouveaux que pouvaient receler les contrées lointaines encore inconnues ce qui les a conduit à embarquer sur les navires des expéditions.

Les premières expéditions maritimes lointaines comme celle de Jacques Cartier qui débarque au Canada en 1535 emmènent un apothicaire à leur bord.

Les deux premiers apothicaires naviguants qui ont été bien connus sont :

Jean Moquet (1575-1617) apothicaire proche d'Henri IV qui lui permit de voyager (Afrique, Amérique du Sud) puis à la cour du roi Louis XIII est un explorateur ayant décrit ses voyages lointains dans des livres qui eurent un réel succès à l'époque.

Louis Hebert (1575-1627) qui voyage et s'installe au Canada plus précisément au Québec dès 1606. Il serait le premier français à s'être installé au Québec comme colon avec sa femme Marie Rollet et ses trois enfants. Ainsi de nombreuses rues et avenues portent son nom localement sans parler de deux circonscriptions. De nombreuses rues portent également le nom de sa femme Marie Rollet. Il eut notamment sur place une intense activité botanique et d'inventaire de la flore locale. En plus d'être cultivateur et soignant pour les autochtones il exercera les fonctions de procureur du Roi et de premier magistrat de la nouvelle colonie.'

Pour les apothicaires naviguants de cette époque, il ne s'agit pas d'un vrai corps militaire et leur rôle est souvent confondu et associé à celui du chirurgien du bord.

En 1631 sous Louis XIII et sous l'influence de Richelieu apparaît le titre d"apothicaire de l'Amiral" pour "servir auprès dudit Seigneur et Grand Maître de la Navigation". Il y a également la création en 1622 par Richelieu des "compagnies ordinaires de la mer" qui deviendront en 1626 le "regiment de la Marine" puis "compagnie de fusiliers (ordonnance 24 avril 1769) qui sont les ancêtres de l'infanterie de marine et des fusilliers marins (créés en 1856) destinés à combattre sur les bâtiments lors des combats entre navires et sur terre après leur débarquement. Un apothicaire est attaché à la flotte du Levant composée des navires et des galères dans la Méditerranée basées à l'Arsenal de Toulon et un à celle du Ponant composée des bâtiments dans l'Atlantique et la Manche mais aussi pour les Amériques(1).

Cette flotte comprend des navires hôpitaux pourvus d'un maitre apothicaire et de trois aides qui ont la haute main sur les fameux coffres de marine vérifiés par la capitaine avant chaque départ et contenant toute la science médicale du moment (cabanis). Les drogues sont d'une efficacité très limitée lorsqu'ils ne sont pas réellement toxiques.

Au début du XVIII siècle, les disciplines de chirurgien et d’apothicaire sont souvent exercées par la même personne à bord des navires. Par manque de vocation, surtout pendant les épidémies, il faut avoir recours dans la Marine pour les chirurgiens et les apothicaires à « la levée » variante de la mobilisation.

Les maladies font plus de perte que les combats eux-mêmes ce qui explique le peu d’empressement d’aller servir dans la Royale. Les matelots déjà dénutris, en convalescence ou malades retournent à la mer ce qui accroît la mortalité.

A un noyau de praticiens « entretenus » s’agglomère une foule de chirurgiens et d’apothicaires peu considérés. Les apothicaires étaient chargés d’assurer l’approvisionnement en substances et préparations médicamenteuses destinées à soigner les affections « du bord » : la dysenterie, le typhus, les fièvres, la syphilis et le scorbut. Ils contribuaient à l’amélioration de l’alimentation, à la conservation des aliments et participaient à la « désinsectisation, dératisation ».

A terre, les hôpitaux maritimes de Toulon et Rochefort dont les deux premiers datent de 1674 (Brest 1684) sont prévus pour accueillir 200 puis 400 malades sous la dépendance de l’intendance, des apothicaires y sont présents.

Le règlement royal du 10 juin 1683, signé par Louis XIV, instaure un service des apothicaire dans les hôpitaux de la Marine (Rochefort, Toulon, Brest) afin d'assurer les préparations pharmaceutiques. Des jardins botaniques sont aménagés au sein de ces hôpitaux qui servent à la fois à la production locale et à l'accueil des plantes exotiques apportées par les pharmaciens naviguants de la Marine .

La Grande Ordonnance de la Marine de Louis XIV du 15 avril 1689 "Pour la marine et les arcenaux de marine" qui définit en 23 livres l'organisation et le fonctionnement de la marine militaire . Le livre 20 traite "Des hôpitaux des armées navales et dans les ports, comme aussi des séminaires établis pour leur direction et pour celles des aumôniers des vaisseaux".Elle renforce le rôle et les fonctions des trois sortes d'officiers de santé ; médecins, chirurgiens et apothicaires. Le médecin du port est un perspnnage important titulaire d'un doctorat et nommé à Toulon pour la première fois comme tels en 1666. Les chirurgiens sont plus modestes et apprennent le métiers au contact des plus anciens comme c'est le cas des apothicaires. Le commissaire en charge du service de santé surveille la qualité et compétences des officiers de santé.

La législation des coffres de mer est mise en place pour réglementer leur utilisation. Ce coffre contenait des drogues et des instruments de chirurgie. Il y a obligation de visite par l'apothicaire ou le chirurgien major avant et à l'arrivée avec certificat descriptif. Il y a aussi l'obligation de tenir un registre sur le nom des malades à bord, le type de maladie, les remèdes employés. Le rôle des apothicaires de la marine est très pluridisciplinaire.

Parmis les apothicaires servant la Marine on a le nom de Joseph Cordier (1663-1730) célèbre apothicaire de l'hôpital maritime de Port-Louis à partir de son ouverture en 1689 jusqu'à sa fermeture trente ans après en 1720. Il est aussi l'apothicaire chargé officiellement de fournir et de composer des remèdes pour les vaisseaux du Roi, l'armée navale et les hôpitaux du Ponant. Il était aussi fournisseur de la compagnie des Indes et des corsaires en escale à Port-Louis et Lorient. Très riche grâce à ce commerce lucratif, il eut des difficultés avec ses créanciers car la Marine ne le payant pas il donnait de sa fortune pour faire fonctionner l'hôpital et secourir les pauvres et les malades.

Dans sa thèse Karen Chaigneau décrit pour la flûte La Balance au départ du port de Rochefort pour la Guyane un coffre comportant 150 produits différents ce qui peut paraitre très élevé. Le navire embarque 152 hommes d'équipage et 300 passagers dont principalement des familles allemandes destinées au peuplement de cette région pour le moins peu hospitalière et expédition qui s'averera catastrophique. Ce coffre contient des simples comme des plantes médicinales, des minéraux, des médicaments et des substances magistrale : onctions, onguents, poudres, purgatifs et sirops destinés à lutter contre les fièvres, les infections, les blessures et le scorbut. Il contient également du matériel divers bandages, ventouses, mortiers, seringues etc. et du matériel de chirurgie et des balances pour peser les substances médicamenteuses.

Le tout est fourni par les filles de la Charité qui avaient signés un contrat avec la Marine royale en 1760 pour "la fourniture des remèdes, médicaments, linge et ustensiles nécessaires à l'armement des vaisseaux du Roi". On retrouve cette congrégation de soeurs aux Invalides, elles y seront très désagréables avec Parmentier. A chaque port sa composition des coffres de mer avec un tarif unique ce qui permet une relative uniformité et facilite leur connaissance par les chirurgiens.

Le premier Inspecteur général de la médecine, de la pharmacie et de la botanique pour la Marine et le Colonies est nommé en 1763. il s'agit de Pierre-Isaac Poissonnier. Il est nommé par le Roi juste après la désastreuse guerre de sept ans pour réorganiser entièrement le Service de santé naval. Conscient du désordre dans les ports et la variés de composition des coffres, il impose une composition réglementaire des coffres de médicaments embarqués sur les navires de la Royale. Il invente en 1763 une machine à distiller l'eau de mer très utile ce qui lui vaut un brevet et une rente de six mille livres. Il s'adjoint son frère Antoine pour s'occuper plus particulièrement des colonies. Il va imposer un tarif uniforme pour tous les ports de guerre sur la base de 100 hommes et six mois de campagne modulé selon le temps de paix et de guerre. Poissonnier limite les drogues dans le coffre de mer à 106 simples et composées.

La flotte royale disposait alors de 225 bâtiments et de 85 apothicaires.

Pour la marine royale, le règlement de Choiseul de 1765 décide une augmentation sensible du nombre des officiers de santé : pour un vaisseau de 100 canons et 1800 hommes à côté d’un chirurgien major, d’un second chirurgien et de quatre aides est prévu un apothicaire.
Une ordonnance royale du 7 juin 1767 crée officiellement le Corps des apothicaires de la Marine qui deviendront des "pharmaciens" en 1793. avec un réglement pour les écoles de chirurgie de la Marine.

L’hôpital de Rochefort en 1789 comprendra 12 apothicaires, 12 chirurgiens, 12 sœurs et 21 galériens-infirmiers...

A la fin de l’Ancpharmarineien régime, le service de Santé de la Marine comprend notamment à côté des 114 chirurgiens, 85 apothicaires à la mer qui bénéficient d’une retraite et d’une pension en cas de décès. Lors des expéditions à travers le monde, les pharmaciens sont souvent les scientifiques du bord car ils collectent et ils font l’inventaire de la flore, de la faune et des minéraux que les nouveaux territoires pouvaient fournir.

Le premier pharmacien en chef de la Marine est François-Jean-Baptiste Gesnouin (1750-1814) nommé en janvier 1793 au début de la République. Il est né le 15 mai 1750 en Bretagne (Fougères ?) d'un père maître apothicaire. Il étudie à à Paris chez Louis Claude Cadet de Gassicourt apothicaire major des armées du Roi et auprès des grands scientifiques de ce temps Lavoisier, Fourcroy, Vauquelin. Il est nommé apothicaire-major du port de Brest le 1er mai 1777 à 27 ans.1776 . il joue un rôle déterminant dans la réorganisation des services de l'hôpital maritime détruit par un incendie le 20 novembre 1776 ainsi que dans l'installation d'hôpital annexes entre Le Folgoet et Landerneau pour accueillir les malades de la flotte franco-espagnole en 1779. Il s'engage dans la vie politique locale durant la Révolution puis devient député au Conseil des Cinq-Cents en 1797 puis membres du conseil législatif jusqu'en 1802. Il s'est servit de ses mandats législatifs pour favoriser les réformes nécessaires de la médecine navale et du service de santé.

Les végétaux exotiques prélevés, amenés par bateau dans des serres de fortune, sont cultivés dans les jardins botaniques des hôpitaux de la Marine créés et surveillés par les pharmaciens qui produisent également des plantes proff marinemédicinales. Certains de ces jardins ont été entretenus et ont perdurés jusqu'à nos jours.

Pharmacien Professeur de la Marine (règlement du 30 thermidor An VII : 17 août 1799) il arbore deux branches de chêne entrelacées sur le collet et les parements avec épée et dragonne. Ref : Le service de Santé de la révolution au 1er Empire. Tradition Magazine 2004, N°28 p14

En 1814 lors de la première restauration, la Marine comptait 77 chirurgiens entretenus de 1ère classe et 9 pharmacien entretenus de 1ère classe. Parmis eux 11 sont professeurs car il fallait être de première classe pour professer dans les Ecoles de médecine navale. Chaque port compte un professeur en chirurgie, un en médecine et un en pharmacie.

Le décret du 7 janvier 1890 décide la création du Corps de santé des colonies et celle de l'Ecole principale du Service de santé de la marine et des colonies à Bordeaux. celles de Rochefort, Toulon et Brest étant reléguées au niveau d'Ecoles annexes destinées à préparer le coucours d'entrée à Bordeaux.

c'est le décret du 4 août 1903 qui fixe l'organisation de Service de santé des troupes coloniales.

Au XIX siècle la chimie et l’analyse se développent et les pharmaciens de la Marine deviennent des experts chimistes auprès du commissariat et des constructions navales. Ils analysent les produits les plus divers : alimentation, cuir, textiles, huiles, peintures, combustibles divers, lubrifiants et gaz toxiques. En 1919, leur engagement est conditionné par la possession de trois certificats des sciences dont deux de chimie et ils deviennent pharmaciens chimistes de la Marine.

Cette relative autonomie se terminera par le 9 juillet 1965 par la création d’un corps unique de pharmacien chimiste des armées associant les praticiens des armées de terre, de l'air et de la marine. le terme de chimiste provenant des compétences des pharmaciens de la Marine dans ce domaine.

Deux pharmaciens de Marine sont l’archétype de tous ceux, souvent botanistes, qui partirent vers des terres lointaine et en revinrent avec des plantes, graines, croquis, animaux, observations des plus diverses qui enrichirent le patrimoine scientifique mondial.

Charles Gaudichaud-Beaupré (1789-1854).
Pharmacien de la marine et botaniste, il fait partie de l’état major scientifique de la corvette Uranie qui quitte Toulon en 1817 pour faire un tour du monde.
Il rentre au Havre en 1820 et rapporte, malgré le naufrage du bateau, 3000 espèces de plantes dont 500 manquaient au Muséum et 200 étaient inconnues. Il remplace à l’Académie des sciences son maître, Laurent de Jussieu.

René-Primevère Lesson (1794-1849). imagelesson
Il est emmené par le commandant Duperrey en compagnie de Dumont d’Urville sur la Coquille (1822-1825) pour faire un tour du monde scientifique en sens inverse de l’Uranie.
Avec Dumont d’Urville il rapporte près de 30 000 espèces botaniques dont 400 nouvelles, 110 espèces d’insectes, 300 poissons etc. Cuvier rend hommage à cette expédition de trois années particulièrement riche en découvertes.

Références

1 Cabanis Claude. Pharmaciens français de la marine et de l'Outre-mer : Robert Touya. Revue d'histoire de la pharmacie. 1963. année 51, n°178, 149-51.

2 Pluchon P. Histoire des médecins et pharmaciens de la marine et des colonies. Edition Privat. 1985.

Michel Sardet. Médecins et pharmaciens de la marine à Rochefort. 2005, Pharmathèmes ed.

3 Acker P. De l’apothicaire du roy au pharmacien chimiste des armées. Ora edition. 1985.

4 ASNOM. Historique du service de santé de la Marine. Février 2024.

5 Karen Chaigneau , Le coffre de mer de la flûte La balance, navire de la marine du port de Rochefort, 1764. thèse de doctorat en pharmacie. Nantes 199. 035P.

Romieux Yannick. Contribution à l'étude de la composition des coffres de la Royale. Revue histoire de la Pharmacie. 1999, n°324, 87 année, 502-3.

 

 

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